Le Zoïde
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Épisode 35 / Juillet 2023
Jamais Le droit à la paresse. À peine celui d'une parenthèse. Pas une vacuité. Un temps autre. J'avance. Tu avances. Il avance. À conjuguer sur un seul mode. Aux présents successifs. Un état de veille dans les deux sens du mot : le qui vive et la veilleuse.
Je ne dois pas me relâcher car le danger nage partout, mais ralentir les battements de mon flagelle et me laisser flotter, pendant quelques microns d'espace, pour reprendre vigueur.
Détroit franchi, je chaloupe, de dune liquide en dune liquide, bercement après bercement, en attendant d'aborder le triangle de la pleine mer. La côte commence à s'évaser, l'horizon à devenir flou, comme les doctrinaires qui continuent à s'entre-injurier, loin en aval.
J'ai eu de la chance. Statistiquement. Plus que joueur à la roulette, au black jack, à l'attrape-loto. L'hécatombe est sans appel. Des millions d'entre nous exterminés avant le col ou après la glaire. D'autres, fragiles ou téméraires partis trop vite, agonisent autour de moi. Plus miraculeux, j'ai réussi à échapper aux Tueurs sans gages de mes ennemis qui me croient mort dans les profondeurs.
J'avance, conscient de me mouvoir dans un double espace-temps. Tandis que mon corps continue sa propulsion de gestuelle mathématique, mon esprit commence à s'évader du réel. Je regarde. J'écoute. Les sens intacts. Mais ma vision dépasse ma vue ; mon ouïe, le son véritable.
Est-ce l'immensité?
Est-ce dû à la réverbération produite par l'inaccessible coupole qui nous recouvre comme une cathédrale laïque de chair?
Qu'importe! Je devrais rester calme et rationnel, oublier le bonheur du repos pour ne penser qu'au but de cette longue traversée. Peine perdue. J'ai beau savoir que ces formes qui se réfugient dans les criques du rivage sont des Zoïdes qui préfèrent miser sur la patience, parier sur demain, attendre notre totale destruction pour tenter leur chance, je les vois se métamorphoser en ombres serpentines, calligrammes ondulants, inscrivant des messages-arabesques impossibles à décrypter, pas plus identifiables que la couleur de la côte à dominante rose pastel mais toujours changeante, une fluide transparence de vitrail en perpétuelle transfiguration. En osmose avec l'image, la musique commence à s'élever, d'abord une syllabe, une goutte que le volume de la coque ventrale amplifie, puis l'écho réfracté d'un mot, une bribe de phrase, une insulte sans doute mais estompée par ma perception alanguie, puis répétée par la voix d'un autre Zoïde, par quelques voix, des dizaines de têtes sans bouche, puis les brèves paroles d'une amorce de récitatif aux motifs simples et presque bruts, un phrasé de parler-chanter qui s'affirme, s'enroule à d'autres variations chromatiques, une création symphonique que je dirige, flagelle en baguette, comme un chef d'orchestre à l'opéra, tout en voguant vers l'horizon, vers une falaise ondulée percée de deux trompes, deux galeries béantes, deux baleines géantes, bouches ouvertes, pour quelques milliers de Jonas.
Août : épisode 36 / la bonne voie